La maison s’invite à l’hôpital

La maison s’invite à l’hôpital

Article de fond
Édition
2024/09
DOI:
https://doi.org/10.4414/bms.2024.1360004207
Bull Med Suisses. 2024;105(09):16-21

Publié le 28.02.2024

Pédiatrie
Six nouveaux bâtiments de soins pédiatriques vont ouvrir en Suisse d’ici 2031. Ces projets ambitieux repensent fondamentalement la manière dont enfants et familles vivent l’hôpital: accueil des parents, lumière naturelle, espaces verts et infrastructures socio-éducatives visent à rendre les séjours hospitaliers moins disruptifs, à réduire le stress et à favoriser ainsi la guérison.
Dans les trois prochaines années, les cantons de Zurich, Vaud, Saint-Gall, Lucerne et des Grisons disposeront chacun d’un nouvel hôpital pédiatrique, et Genève d’ici sept ans (voir encadré). De nombreux bâtiments hospitaliers ont été construits dans les années 1960 et 1970 et arrivent en fin de vie. Ils ne peuvent plus être rénovés pour satisfaire les besoins démographiques, médicaux et sociétaux actuels.
Ces projets implémentent une nouvelle vision de la prise en charge pédiatrique, explique Alain Gervaix, chef du Département de la femme, de l’enfant et de l’adolescent aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG): «Dans les années 1960, on déposait son enfant à l’hôpital et rentrait chez soi, avec quelques visites faites à des heures bien précises. Ce paradigme a entièrement changé. Il s’agit désormais d’intégrer les familles comme partenaires des soins, et de faire en sorte que les enfants hospitalisés se sentent le plus possible comme à la maison.» Ces derniers ont des besoins particuliers – comme le disent souvent les pédiatres: «un enfant n’est pas un petit adulte». Ces projets font volontiers référence à l’«evidence-based design» [1], qui souligne que l’environnement est censé influencer la guérison. Un bel hôpital ne serait donc pas qu’une question de confort et d’esthétique, mais également un investissement justifié par la perspective d’un rétablissement meilleur et plus rapide.

Une architecture de guérison

Genève devrait ouvrir en 2031 son nouvel Hôpital des enfants dans sa cité hospitalière [2]. Il proposera des espaces ludiques, sociaux et éducatifs pour les enfants ainsi que des zones destinées aux familles. Les chambres sont en principe individuelles (dédoublables en cas de besoin), et un banc placé le long des fenêtres peut facilement se transformer en lit, permettant aux parents de passer la nuit avec leur enfant sans devoir mobiliser le personnel de santé. La logistique – pharmacie, équipement, meubles – sera en partie hébergée au sous-sol avec une distribution robotisée jusqu’aux étages.
Le futur Hôpital des enfants de Genève devrait ouvrir en 2031 et ses espaces ont été pensés pour recréer une vie domestique.
© Architecturestudio
«Nous avons suivi l’idée d’une architecture de guérison, c’est-à-dire apportant des éléments qui aident l’enfant à se sentir mieux», explique Marc Lehmann, l’architecte du projet. Pour l’associé du bureau parisien Architecturestudio, il s’agit de «casser les codes de l’hôpital et notamment la tendance qu’il avait, au siècle passé, à déshumaniser le patient». À chaque étage, une «maison des familles» recrée une vie domestique: les parents peuvent y séjourner, faire à manger ou jouer avec leurs enfants, et faire ainsi un moment abstraction du contexte médical. Toutes les chambres donnent sur l’extérieur, «un défi lorsqu’il s’agissait de dessiner les plans». Dehors, un parc public offre ce que l’architecte appelle des «espaces de respiration» – soit de rencontre ou de contemplation – , alors que des «espaces de politesse» abritent les gens à l’intérieur du regard extérieur. Ce bâtiment pédiatrique hospitalier d’environ 28 000 mètres carrés de surface utile sera accompagné par une seconde construction dédiée à l’ambulatoire.

Un jardin public sur le toit

À Lausanne, un projet d’approche similaire est déjà sorti de terre: l’Hôpital des enfants du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) [3], dont les travaux devraient s’achever d’ici fin 2024. En forme de L, il combine sur
20 000 mètres carrés un volume court et de six étages abritant l’hospitalier et les urgences avec un volume long et plus bas comprenant l’ambulatoire, les soins intermédiaires et le bloc opératoire. «Nous avons voulu distinguer les identités de l’hospitalier et de l’ambulatoire, qui concernent des publics différents», explique Alexandre Wagnières, architecte au Département des infrastructures du CHUV. «Ce dernier doit fonctionner de manière rapide et fluide, alors que le premier s’adresse à un nombre de patients moins élevé et appelle un rythme plus lent.»
En forme de L, l’Hôpital des enfants du CHUV devrait s’achever d’ici fin 2024 et accueillir un jardin public sur son toit.
© GMP + Ferrari Architectes
Développée en collaboration avec l’artiste vaudoise Camille Scherrer, la signalétique opte pour un langage davantage visuel qu’écrit, afin d’être accessible aussi bien aux allophones qu’aux enfants. Ces derniers peuvent ainsi se rendre de manière autonome à leur consultation, en suivant un ruban de couleur les menant à un animal stylisé. Dans les escaliers, une main courante placée à leur hauteur favorise leur autonomisation. L’idée: un patient actif se sent mieux, et guérit plus vite.

«Nous avons voulu distinguer les identités de l’hospitalier et de l’ambulatoire, qui concernent des publics différents», explique Alexandre Wagnières, architecte au Département des infrastructures du CHUV.


La toiture du bâtiment hospitalier a des panneaux solaires, celle de l’ambulatoire constitue un vaste espace vert ouvert aux patients, au personnel et au public, qui peut y accéder depuis l’extérieur par des escaliers. Il comprend des zones de jeux et de jardinage, des bancs et pergolas, ainsi que des équipements d’exercice physique et de physiothérapie en plein air.

La cité rencontre l’hôpital

À Genève, un bâtiment consacré à la pédopsychiatrie s’est ouvert en été 2023 et illustre ce à quoi peut ressembler ce type d’approches. La «Maison de l’enfance et de l’adolescence» (MEA) [4] a été conçue pour centraliser des consultations jusqu’alors éparpillées sur cinq lieux et veut déstigmatiser le séjour en hôpital psychiatrique. «Nous laissons loin derrière nous l’idée de l’asile, fermé et situé en périphérie, et celle de l’hôpital, lieu semi-fermé, pour développer un lieu ouvert et perméable à la cité», souligne Alain Gervaix des HUG. «Mélanger ces deux univers poursuit un double objectif: les enfants hospitalisés sont moins isolés et connaissent un quotidien plus normal, alors que les jeunes de l’extérieur entrent en contact avec la pédopsychiatrie et peuvent voir que les problèmes psychiques font partie de notre monde.»
2023, Meilleures photos, Mix des meilleures photos de la plupart des catégorie.
«Nous laissons loin derrière nous l’idée de l’asile, fermé et situé en périphérie», explique Alain Gervaix des HUG.
© HUG - David Wagnières
Une fondation se charge de programmer des interventions, comme le passage d’une marionnette géante devant les fenêtres des patients durant le festival urbain Geneva Lux en 2023, ou des expositions artistiques et scientifiques pour attirer les écoles du quartier. Des zones sont dédiées à des programmes éducatifs, sociaux, sportifs et artistiques – comme des équipements encourageant à cuisiner ensemble ou un studio de radio pour mener des travaux de médiation. Autant d’activités qui aident la resocialisation des enfants, rappelle Alain Gervaix.

Des enfants architectes

L’aménagement de la Maison de l’enfance et de l’adolescence s’est également discuté avec des jeunes. Ils ont notamment exprimé leur attachement à une économie circulaire, ce qui s’est concrétisé avec l’acquisition de mobilier de seconde main.
2023
L’aménagement de la MEA s’est fait en collaboration avec des jeunes. Ces derniers souhaitaient notamment du mobilier de seconde main.
© HUG - David Wagnières
On retrouve cette démocratisation de l’architecture dans le projet lausannois. À son début, la plateforme de dialogue Pousses urbaines a organisé une série d’ateliers pour recueillir témoignages et visions de classes de primaire, de jeunes hospitalisés ou encore d’enfants en situation de handicap [5]. On lit l’avis de Thomas, 10 ans: «L’hôpital, ça a parfois un goût sombre. Tu sens que tu vas être triste.» Ou encore: «À la maison, les gens sont confortables, il faudrait que ça soit comme ça à l’hôpital», selon Gandi, 14 ans [6].

Ces projets font volontiers référence à l’«evidence-based design», qui souligne que l’environnement est censé influencer la guérison.

Une deuxième série organisée par l’association Graines d’entrepreneurs en 2018 et 2019 a mis en évidence huit projets développés par des jeunes [7], comme un pack de bienvenue, la présence d’animaux de thérapie, un réseau social interne ou encore des zones de jeux à l’extérieur – ce dernier vœu correspondant au concept proposé par les architectes. Leur proposition d’un aquarium pour rendre le temps d’attente à la réception plus agréable est à la recherche de soutiens financiers. Si les HUG de Genève déclarent que «l’hôpital de demain doit être co-construit avec la patientèle», Alain Gervaix précise que «tout désir ne peut être exaucé, par exemple lorsque trop de verdure à l’intérieur risquerait tout simplement de poser des problèmes d’entretien et d’hygiène.»
Les consultations ont bien entendu également impliqué le personnel. Les architectes du nouvel hôpital genevois ont rencontré dès le début du projet et à plusieurs reprises les services et les équipes de soins, ces dernières annotant de remarques et suggestions les plans affichés dans les couloirs. À Lausanne, «nous avons analysé avec les architectes les différents parcours des patients, par exemple des urgences au bloc opératoire et aux soins intermédiaires, ainsi que ceux des soignants, comme des vestiaires aux chambres ou encore la réalisation des soins en chambre ou en salle de soins dédiée», explique Denis Hemme, adjoint à la direction des soins du Département femme-mère-enfant. «Une phase de test est également prévue avant l’ouverture afin de simuler différents scénarios de prise en charge, dans le but d’identifier de manière précoce des éventuelles difficultés.» Un tel projet a une forte composante interprofessionnelle, poursuit-il: «Il faut prendre en compte les perspectives de nombreux corps de métiers – médecins, soignants, personnel administratif… Je suis convaincu que le personnel va profiter d’un meilleur cadre de travail, avec une ergonomie améliorée et une architecture accueillante.»
Six bâtiments hospitaliers pour enfants doivent ouvrir en Suisse d’ici 2031, pour un coût total de 1,5 milliard de francs. Trois autres établissements ont ouvert ces quinze dernières années.
© Daniel Saraga

Le boom des nouveaux hôpitaux pédiatriques suisses en chiffres

Les projets de construction d’hôpitaux pédiatriques en Suisse sont ambitieux et leurs standards élevés, que ce soit au niveau du confort des patients et du personnel, de l’accueil des familles ou encore de l’offre socio-éducative. Cela a son coût: 82 millions de francs pour la Maison de l’enfance et de l’adolescence à Genève, 205 millions pour le nouvel Hôpital pédiatrique de Lausanne, 217 pour celui de Genève, et un vertigineux montant de 735 millions pour Zurich. Ouvert en 2011 et faisant encore aujourd’hui figure de référence, l’Hôpital pédiatrique universitaire des deux Bâle avait coûté 165 millions de francs, une somme comparativement modeste.
«L’hôpital devra satisfaire les besoins de la population pour les vingt prochaines années, dont notamment la croissance démographique», souligne Alexandre Wagnières du CHUV. Pareil à Genève, qui planifie avec 10 000 à 25 000 enfants supplémentaires dans le canton d’ici quinze ans.
Les moyens financiers, eux, sont plus variables: alors que le nouvel Hôpital des enfants lausannois est entièrement financé par le canton, son pendant genevois devrait bénéficier d’un important soutien d’une fondation locale. De quoi offrir le meilleur environnement possible aux petits patients de demain.

Commentaires

Avec la fonction commentaires, nous proposons un espace pour un échange professionnel ouvert et critique. Celui-ci est ouvert à tous les abonné-e-s SHW Beta. Nous publions les commentaires tant qu’ils respectent nos lignes directrices.